Sophie Lamm obtient le Prix Yishu 8, de la Maison des arts de Pékin, en 2014, lieu où elle réalise l’exposition, Life in a painting et implante son atelier à la Terra Foudation à Giverny, en 2012. Diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2009,  elle participe notamment aux quelques expositions suivantes HSBK, Exchange (Dresde, 2010), Drawing now , (Paris, 2011) ; De la fenêtre du wagon , (galerie Delachâtre, Paris, 2011) ; Les innommables grotesques, (galerie LMD, Paris, 2011) ; Pavillon Moret (Treize, Paris, 2013), Le cercle parfait de la lune ne dure qu’une nuit, (Frac Aquitaine, 2014); « Suddenly this overview », (Exo Exo, Paris, 2014), 12th Annual Transformer Silent Auction & Benefit Party, (Transformer, Washington DC, USA, 2015). Son travail fait partie des collections du frac Aquitaine, de Yishu 8, à Pékin et d’autres collections privées. Il est actuellement exposé au Masc des Sables d’Olonne et publié dans de nombreuses revues d’Art Contemporain, Peeping Tom, The Drawer, Roven puis diffusé par We Do Not Work Alone. Parallèlement, à cette activité elle mène de nombreux workshop en école publique, municipale, et institutions. Et si on dessinait ensemble, Centre Pompidou, Pas de langue pour le rêve, école Émile Zola, Saint Ouen soutenu par les Fondations Rothschild.

Rêve Lucide

«Au delà du tableau, l’espace d’exposition est comme une toile élargie sans frontière et cherche toujours à sortir du cadre. Intensément et physiquement, elle mène une recherche quotidienne sur les formes et leurs contours, leur contenant et leurs possibles développements connexes. Objets hybrides, dessins, bas-relief, tableaux, tant de tentatives qui souhaitent expérimenter l’acte corporel, celui du dessin, ainsi que les limites et conventions du tableau.
Sophie Lamm occupe une position précise, engagée dans le champ de l’art qui passe aussi par des actions collaboratives et sociales. Elle s’est ainsi laissée le temps de l’expérimentation : privilégier les rencontres au solo show,  éprouver la confrontation avec l’autre et avec le monde mais sa position d’exploratrice, qui s’infiltre dans un système donné, atteste dans les formes et dans le figuré, d’un positionnement, qui s’interroge sur ce que les formes en
héritent et ce qu’il en reste dans l’objet tableau.»

                                                                                                                                                                                                   Angeline Madaghdjian, 2017

“travail délicat, empreint d’images mentales fuyantes, attentif aux matières en présence – au subjectile et aux fluides –, sensible à la force d’attraction de contours reconnaissables et en même temps à celle, déformante, de l’expression et de la fantaisie. Toujours fragile et inquiet, il ne laisse prendre les figures, fussent-elles abstraites, qu’en ayant pris le risque de leur dissolution. Ses expériences collaboratives des cinq dernières années, avec le collectif W, en milieu scolaire ou en Chine, ont imprégné sa peinture, qui témoigne de plus en plus, par sa sensibilité aux conditions initiales, d’une réceptivité extrême. Il n’est pas étonnant que certaines de ses dernières toiles ressemblent à des palimpsestes. On peut s’y perdre, mais il ne faut pas s’y tromper : Sophie projette une peinture hyperesthésique, en équilibre par le mouvement, qui se renouvèle sans cesse.”
                                                                                               

                                                                                                                                                                                                   Pierre Alferi, 2015

    «Sophie Lamm peint, dessine, installe, dispose, associe, réunit. On pourrait dire de ses œuvres qu’elles sont à prendre ou à laisser. Elles sont là, d’un bloc, dans leur puissante entièreté, et c’est un de leurs paradoxes -en tant que peintures- que d’être tantôt des images, des figurations, ou des objets. Pourtant elles viennent de loin, des dessins médiumniques de l’art grotesque ou de la bande dessinée). Par ailleurs, ses peintures se plaisent à se confronter à des formulations expérimentales qui ne sont pas éloignées d’un attrait pour le primitivisme ou l’Art Brut. Cet éclectisme généreux est particulièrement fécond, car dans son travail l’artiste introduit aussi une dynamique particulière entre le rêve et le réel, et dans ses oeuvres plus récentes se fait jour un rapport nouveau à la fiction narrative.»
                                                                                                                                              

                                                                                                                                                                         Henry Claude Cousseau, 2014.

UN JOUR LA LUNE

                        "Comme en échos aux conseils de Léonard de Vinci qui recommandait de s’exercer à voir des figures dans des taches comme on entend des mots dans les tintements de cloches, les tableaux de Sophie Lamm puisent leur force dans la Macula, dans cette expérience archaïque de la perception visuelle qui resurgit lorsque notre regard erre sans but dans des taches. Sa peinture nait du libre exercice de sa faculté visuelle qui se projette dans les effets d’une matière dispersée sans intention. Ainsi, Sophie Lamm hérite-t-elle en partie du projet de la peinture abstraite moderne, mais l‘attention portée aux propriétés spécifiques de son medium et à ses procédures n’est pas pour autant dans sa pratique une forme de réalisme ascétique. En suivant la phusis propre aux matériaux qu’elle met en œuvre, Sophie Lamm, ne cherche pas à produire un espace pictural essentiel où l’œil est convié à prendre acte d’un fait. Mais le tableau est pour elle une scène sur laquelle elle traque tous les potentiels de ressemblance, tous les devenirs possibles que les traces inscrites par ses gestes construisant la matière ont comme puissance d’évocation, des figures grotesque surgissant d’un aplat color field pourtant peint dans les règles de l’art ou une potence dressée à la hâte par la simple juxtaposition de divisions de surfaces.

Sophie Lamm hérite donc de tous ces enjeux noués entre P.Guston et l’expressionisme abstrait, mais aussi du haut modernisme de K.Noland ou des collages de Rauschenberg..."

                                                                                                                                                                                                   Dominique Figarella, 2013

À Pékin, lors de sa résidence à Yishu 8, Sophie Lamm a fait le grand saut. C’est le désir de « montrer une autre Chine » mais aussi de percevoir et de penser selon une autre culture qui a permis cette prise de risque. L’artiste est une artiste cultivée au sens le plus profond du terme. Son travail se nourrit de références qu’elle a lentement incorporées : Goya, Bosch, Arp, mais aussi la chorégraphe Pina Bausch et tant d’images qu’elle capte comme un sismographe dans la rue et… sur internet. Le monde de Sophie Lamm, est celui de la peinture, mais pas seulement, c’est avant tout le monde de la création, une manière de regarder, d’être, qui rend possible de multiples connexions, l’apparition d’autre chose. Sophie puise dans sa culture et surtout elle cherche, -elle- , ses yeux, son intelligence, son corps tout entier, elle, qui a faim d’un autre rapport à la réalité.

 

La peintre a choisi de mettre en sourdine ses repères occidentaux et de rêver les yeux ouverts en toute liberté. Les scènes de rue, la découverte de la langue et des sinogrammes, l’opéra de Pékin, les cultures populaires, et aussi la rencontre avec de jeunes artistes chinois, des ouvriers, des architectes et des artisans, ont nourri une évidence : « mon repère, dans ce monde vertigineux, c’est l’art. »

Le travail consiste à incorporer des morceaux du réel, à les transformer et à leur donner la force mais aussi l’étrangeté qui échappe à ceux qui ne prennent pas le temps de regarder.

 

Voir- Sentir- Écouter, il faut se mettre tout près des êtres et des choses pour ensuite les déplacer, et se réfléchir en elles. Sophie Lamm s’est tenue, comme peu d’artistes le font, à l’écoute de la Chine, de son histoire, de sa complexité.

 

Mais la force de cette immersion et de ce rapport fusionnel, réside dans le fait  qu’il s’accompagne d’une « distance ». Celle du metteur en scène qui dispose images, tableaux,  feuilles de papier, pour théâtraliser le monde, en le faisant changer d’échelle et de mesures. Car qu’il s’agisse de petits ou de grands formats, de dessins ou de peintures, il nous faut dialoguer avec Lewis Carroll et passer de « l’autre côté du miroir ». Entrer dans un monde de rêves où le passé se confond avec le présent, la beauté avec le grotesque, l’adulte avec l’enfant. Créatrice d’espaces, de formes, de décors, le regard de l’artiste rejoint aussi celui du couturier, qui cherche à travers le mouvement des formes, des tissus et des transparences à dire et taire en même temps. La rencontre avec un maître de l’Opéra de Pékin Dong Fei en quête de nouveauté a d’ailleurs confirmé cette recherche. Les tombées et les plis des costumes d’opéra révèlent des désirs et des tensions que nous occultons dans la vie réelle, et les masques expriment des émotions qu’un contact direct avec un visage cache le plus souvent. L’art rend visible et présent.

 

A Yishu 8, Sophie Lamm n’expose pas son travail, cela serait trop direct et trop évident. Elle nous invite au théâtre. Le décor est partout mais il ne se présente pas comme tel. A chacun de savoir lever le rideau, découvrir, au sens premier. Ce théâtre est un théâtre d’ombres, nous y sommes acteurs et spectateurs, surpris et rassurés.

Surpris par ce trajet qui oblige à poser subtilement des points d’interrogation sur ce que nous voyons et sur le sens de notre « être au monde ».

 

Rassurés parce que l’art ici ne déconstruit ni ne dénonce. Il invite à revenir à l’origine, origine des supports et des matériaux (feuille, photo, soie, papier) , origine des formes et des émotions, puis à partir, flotter, errer, au gré d’un geste pictural qui sait ce qu’il fait.

                                                                                                                                                                              Août 2014

                                                                                                                                                                              Texte Sophie Lamm par Christine Cayol

                                                                                                                                                                              Théâtre d’ombres


 

 Debout devant le tableau de Sophie, avec du recul, je regarde.

Je vois des yeux, plusieurs, qui dégringolent. Je vois cette flaque de peinture qui s’étale, glisse et dégouline entraînant dans sa chute tous ces yeux qui eux ne me regardent pas, regardent en bas. En disséquant les différentes couches, je remarque que les pupilles appartiennent à une première flaque, noire, qui elle aussi s’échappe du cadre par le bas.

 Je m’approche. Et je constate que ces yeux étaient là avant la chute, ils sont là depuis le début. Découpés dans les strates de peinture successives, ils ont attendu patiemment de réapparaître. L’épaisseur de l’incision nous donne à voir les différentes étapes de la peinture, une remontée dans le temps de construction.

Les yeux, aveuglément enfouis sous la matière jusqu’à la dernière étape, ont fait le pari de la peinture. Celui d’un équilibre, d’une tension entre matière et geste, surprise et décision, nécessité et hasard.

 Je scrute alors chaque détail de ces opérations, à l’affût des gestes. La dernière flaque, à première vue informe, n’a pas seulement coulé. Elle n’a pas glissé attirée par le sol, elle s’est répandue, à plat, au sol.

La chute n’est alors pas celle de la matière guidée par la gravité. Le plan plat, théâtre de cette chute mimée, s’est redressé pour frontalement nous donner l’image de ce mouvement.

Hasard ou geste, chute des yeux, de mes yeux. Un seul mouvement, mes yeux tombent à leur tour attirés par le bas du tableau.

 

 

« Et enfin le Hasard qui bien que confiné dans les lignes strictes de la nécessité et bien que dirigé par le Libre Arbitre finissait par donner son aspect définitif à la chose. » Herman Melville, Moby Dick, éditions Gallimard, 2005, pp.298-299.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   Judith Espinas, 2010


  Sous les doigts de Sophie, la ligne ne reproduit ni ne traduit une image de la réalité mais se transforme de l’œil au geste sous le filtre de l’imagination, d’une sensation du réel par la sensation du trait. À l’instar du monde des rêves ou les images et formes se dispersent et s’entremêlent sans lien crédible ou raisonnable, un poivron porte la charge du corps, le visqueux retrouve la douceur d’une pâtisserie, les animaux du zoo se confondent pour former de nouveaux êtres imaginaires. Naturellement, la peinture s’affirme alors comme medium privilégié, dans la joie des couleurs, leur acidité et leur charge sensible, tout en permettant par essence de superposer les couches de gestes comme l’imaginaire superpose les couches de sens, lie intuitivement chaque parcelle d’un univers intime.

 

  Le temps nécessaire à chacun des gestes lui permet d’observer cette matière (concrète et immatérielle, peinture et image) recréer à son tour des formes inattendues, cristallise dans un empâtement une sensation d’un mot de son vocabulaire, fige dans la transparence ou le repentir le lien qui crée la phrase. Mais la main s’affirme parfois dangereusement en maîtrisant le geste au départ libre et maladroit, se mécanise à son tour. Il faut alors réinjecter du temps, de la respiration, du hasard, refroidir l’action, lui donner de la distance. Sophie opère alors par découpage, resépare ces couches pour les regarder une a une, numérise, photocopie, photographie ces images mentales leur redonnant ainsi une sorte de matérialité.

   Mais la magie opère de nouveau, une image plate ne l’est qu’en tant qu’elle n’est pas repassée par l’œil. Lorsque la main retrouve le geste, c’est alors conscient des contradictions qu’il contient et retransmet, divisé par le pixel le trait se rapproche sensiblement de la beauté confuse d’une palette.

 

  De même, la peinture sous sa forme la plus primitive, presque jetée, forme une tâche libre qui ouvre alors automatiquement un espace de projection a l’imaginaire. Mais la force du phénomène et la fascination qu’elle exerce  devient un nouveau défi dans le jeu des surfaces, réussir à dépasser l’écran pour retrouver une profondeur. Le lien se fait de nouveau dans la retransmission de cette tâche par le geste peint, son fantôme mime l’image et redonne à la ligne le pouvoir de circuler à travers les surfaces. La peinture fait écho au croquis, la ligne souligne l’aplat, le geste imite l’aléatoire à travers le mécanique.                                                            

  Les différents modes opératoires peuvent ainsi coexister, entrer en tension ou se rapprocher sans hiérarchie dans l’unité du tableau.

                                                                                                                                                                                                   Judith Espinas, 2009

Sophie Lamm manipule des figures entre grotesque et sublime.
Elle le fait en peinture sur des panneaux de bois ou sur des grandes feuilles de papier. Ce qu’elle donne à voir est le résultat de tout un processus où elle cache, enlève, ajoute; l’image produite étant le jeu d’un ensemble de déterminismes et de volontés qui ne réfutent pas le hasard. Dans ses tableaux transparaissent des réminiscences de l’art abstrait du siècle passé, réminiscences bouleversées par la représentation de signes qui évoquent de gros yeux ou d’énormes bouches aux grandes dents. D’où l’aspect grotesque de certaines figures, tempéré par une apparence d’abstraction gestuelle qui se relie à une forme sublime et ample héritée d’un certain expressionnisme abstrait.(…)
Sans doute se joue t-il chez elle un même rapport au biomorphisme et à la tentative de jouer une narration au travers des figures que l’on pourra qualifier de «primaires», sans que ce terme ait ici un sens péjoratif. Cela est certainement un axe de recherche pour les prochaines
années.
En attendant, ce travail témoigne dés aujourd’hui, par son volontarisme critique et la maîtrise des matières et des formes, d’une incontestable réussite.
Sophie Lamm Entre grotesque et Sublime


                                                                                                                                                                          Marc Desgrandchamp,                                                                                                                                                                                                    Mouvement des atomes, 2009